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Humanisme et féminisme vont de pair avec justice

"Pour tous les combats des femmes, c'est surtout de la vigilance qu'il faut, parce que pour les femmes, peut-être plus que pour les hommes, rien n'est jamais acquis."Gisèle Halimi, 1983

Gisèle Halimi et Jacqueline Sauvage s'en sont allées cette semaine. La première défendait avec brio la cause des femmes devant la justice ;  la seconde, condamnée à dix ans de réclusion criminelle pour avoir fatalement fait justice elle-même, puis graciée, est devenue l'une des figures de la lutte contre les violences conjugales.  

Deux femmes au destin diamétralement opposé, Gisèle Halimi se démarque par sa force de conviction, la sérénité de ses propos, la clarté de ses arguments et son inébranlable optimisme jusqu'à ses 93 ans - son père aurait eu honte d'annoncer sa naissance à ses amis car elle était une fille ! Jacqueline Sauvage représente les femmes battues et qui est passée de la résignation pendant 47 ans (depuis son mariage à l'âge de 17 ans) à la résolution d'assassiner son bourreau, comme Alexandra Lange.

Je retiens deux citations de chacune d'elles : 

"Ma dignité d’avocate ne saurait museler ma liberté de femme". Le lait de l’oranger (1988) Gisèle Halimi.
"La justice n’a pas entendu les coups."  Je voulais juste que ça s’arrête (2017) Jacqueline Sauvage.

Leur combat est universel et je ne peux m'empêcher de faire un parallèle avec, entre autres, ces deux  femmes indiennes dont le militantisme précoce m'a marquée.

Savitri Bai Phule (1831-1897) : l'éducation surtout et avant tout 
Savitribai Phule’s statue on primary school premises in Sadda Singh Wala village of Mansa district. Of 128 students at the school, 70 are girls.  ( Indian Express photo)
  • Mariée à 10 ans illettrée, son conjoint Jyotirao Phule âgé de 14 ans poursuit ses études et lui donne des cours pour qu'elle puisse se présenter au concours des instituteurs.
  • Première institutrice indienne de Pune, première pédagogue proposant des enseignements autres que védiques.
  • Fondatrice avec son époux et son amie Fatima Begum Sheik, (première institutrice musulmane), d'un groupe de 18 établissements scolaires : the Native Female School (1848) et the Society for Promoting the Education of Mahars and others
  • Elle incite les plus démunis à envoyer leurs filles dans son école. Son initiative est mal interprétée par cette couche sociale, appuyée par les élites de la société, qui la traite de diablesse qui veut révolutionner l'ordre établi.  Elle lutte parallèlement contre les infanticides en ouvrant un centre d'accueil pour les filles-mères et les victimes de viol qui n'ont pu avorter  : le Balhatya Pratibandhak Griha (Maison de la prohibition de l'infanticide).
  • Elle s'occupe personnellement des malades de la peste bubonique, lors de la pandémie qui touche l'Inde de 1896 à 1898. Elle ouvre un dispensaire avec l'aide de son fils adoptif. Elle contracte malheureusement cette maladie en tentant de soigner le fils d'un ami et s'éteint le 10 mars 1887.

Une  citation de Savitri Bai Phule : "Awake, rise and educate. Smash the traditions, liberate" Trad : "Eveillez-vous, relevez-vous, instruisez. Brisez les traditions, libérez-vous" 

Sources

Autre femme, autre destin Phoolan Devi (1963-2005) : le combat d'une victime devenue hors la loi puis parlementaire
Premère de couverture du livre autobiographique "Moi, Phoolan Devi, reine des bandits", M-T. Cuny, Fixot 2001. 

Pour information, le biopic "Bandit Queen" comporte de nombreuses erreurs. En effet, le réalisateur Shekar Kapur n'a même pas pris la peine de la consulter lors du tournage, alors même qu'elle était vivante à l'époque. Il a préféré son interprétation, très masculine par ailleurs, de la vie de Phoolan Devi en reprenant partiellement les éléments de sa biographie écrite par Mala Sen : celui du récit d'une femme qui se fait violée et qui se venge. Pourtant, il ne s'agit pas uniquement d'un règlement de compte mais d'une vie brisée et d'une forte personnalité qui refuse l'injustice sous toutes ses formes. Phoolan Devi a vivement critiqué le film et a reconfié l'écriture de son autobiographie à Marie-Thérèse Cuny.

  • Phoolan naît  le 10 août 1963 dans une famille de villageois pauvres, en Uttar Pradesh.
  • A 10 ans, elle s'insurge contre les fraudes de son oncle et de son cousin qui privent son père des terres qui lui revenaient Elle rassemble les filles du village pour un "dharna" une manifestation non-violente, un sit-in, afin d'obtenir justice. En retour, son cousin et son oncle la malmènent et la blessent en lui lançant une pierre. C'est la première injustice qu'elle ressent et le premier combat qu'elle mène.
  • Alors qu'elle n'est âgée que de 11 ans, son oncle réussit à convoiter son père pour qu'elle soit mariée à un homme du village voisin de 45 ans, en échange d'un boeuf et d'un ...vélo. 
  • Après le mariage, elle se réfugie deux reprises chez ses parents qui la renvoient à chaque fois chez son mari, car il est déshonorant pour une famille de garder une fille mariée chez soi. La 3ème fois, elle est envoyée chez sa soeur qui est mariée dans le village voisin pour éviter les ragots. Elle tombe amoureuse d'un de ses cousins éloignés qui est prêt à quitter sa femme mais qui se rétracte après deux jours passés avec elle. 
  • En 1979, de retour dans son village, son oncle la fait arrêter (on ignore si les accusations étaient fondées) pour vol tandis que son fils brûle la maigre plantation de son père.
  • Lorsque qu'elle est relâchée, elle s'attaque physiquement à son cousin, le blessant avec une pierre, comme une revanche. C'est la première fois qu'elle utilise la violence. 

A partir de cet épisode, sa vie va basculer. Elle n'a que 17 ans. 

  • Pour se débarrasser de sa nièce rebelle, l'oncle fait appel à un des groupes de bandits qui sévit dans la région forestière proche du village. Elle tente de fuir lorsque ces derniers veulent l'enlever mais ils menacent de s'en prendre à son petit frère si elle ne les suivait pas. Elle se rend  et son martyre commence.
  • Battue, humiliée, violée, blessée, elle endurera cette violence pendant plusieurs semaines par le chef de la bande. L'un des membres, Bikram Singh, ne supportant plus ces agissements sur Phoolan assassine le chef et prend sa place. Elle devient sa compagne par gratitude et par amour, dira-t-elle plus tard.. Elle apprend les techniques du banditisme et participe à plusieurs méfaits : vols, demandes de rançon après kidnapping. En 1980, La bande devient populaire pour la crainte qu'elle inspire mais aussi et pour l'admiration que lui vouent les plus pauvres.
  • Une bande rivale assassine Bikram et enlève Phoolan. Elle subit des viols collectifs, des coups , la torture et l'humiliation enfermée dans une maison pendant plusieurs jours.
  • Elle réussit à s'échapper grâce à un prêtre (qui va être immolé par la bande rivale) et va immédiatement rejoindre un autre gang. Le 14 février 1981, ce dernier va perpétrer une expédition punitive envers les violeurs, 32 personnes du village seront exécutées lors de cette tuerie. 
  • L'affaire devient nationale, elle et son gang sont recherchés par la police "morts ou vifs avec  10 000 $ de récompense." Elle fait la une des journaux nationaux, elle devient une légende où les récits, la portent tantôt  au rang de déesse vengeresse (Dourga), tantôt au rang d'enragée assoiffée de vengeance. Traquée, elle réussit à déjouer les forces de police pendant plus d'un an. Mais Makkan Singh, le chef de la bande se rend, craignant pour sa vie. 
  • Finalement, au bout de deux ans de cavale, lasse de ce jeu , elle décide de se rendre après avoir négocié longuement avec le chef de la police  sur les conditions de son arrestation : pas plus de huit ans de réclusion criminelle pour ses acolytes, que tous les membres de sa famille  incarcérés à cause d'elle soient relâchés immédiatement, qu'elle soit jugée dans un autre état que l'Uttar Pradesh par crainte de conflits d'intérêts entre la justice et ses victimes. 
  • Elle se rend à l'âge de 20 ans, le 28 février 1983 devant des milliers de journalistes qui viennent couvrir l'événement, près de 8000 villageois venus l'applaudir, des ministres de l'état sont également présents. Avec près de quarante huit chefs d'accusation, elle est jugée et purge une peine de 11 années dans une prison de Madhya Pradesh où elle se convertit au bouddhisme.

En sortant de prison en 1994, elle est mue par une envie de créer une organisation pour interdire le mariage des enfants, pour accompagner les femmes qui sortent de prison et les femmes sans ressources. Elle épouse un riche entrepreneur qui la demande en mariage cinq mois après sa libération et qui l'aide à concrétiser son projet. Ayant subi une hystérectomie lors de sa détention, elle adopte ensuite une orpheline musulmane de 12 ans, .

  • Deux ans après sa libération en 1994,  encouragée par ses proches, elle se présente, en tant que membre de la Samjawadi Party (le Parti socialiste) aux élections parlementaires  et lors de sa campagne, elle est violemment prise à partie par ses adversaires politiques. Finalement elle est élue, députée avec 42% des voix face à son rival du BJP ( parti actuellement au pouvoir) 
  • Pendant sa brève vie politique, elle veillera à défendre les plus pauvres et les opprimés par l'amélioration des voies  routières et ferroviaires, l'accès à l'eau et à l'éducation dans les villages aussi bien pour les filles que pour les garçons, à la justice pour les victimes de viol. Ses détracteurs dénonceront des méthodes controversées (comme tirer sur le signal d'alarme d'un train en marche pour descendre à la gare de son choix ou de sommer un juge pour faire passer une affaire d'urgence) mais elle était très appréciée des pauvres qu'elle recevait  personnellement lorsqu'ils venaient déposer leurs doléances.
  • Le 25 juillet 2001, lors de sa seconde mandature, à l'âge de 37 ans elle est assassinée devant chez elle par trois hommes cagoulés, dont l'un se rend en expliquant qu'il a voulu venger ceux qui étaient morts lors de règlement de compte de 1981.

Elle reste dans l'histoire indienne une femme unique au destin tragique et extraordinaire la fois.

Citations de Phoolan Devi, lors son procès :

«Si une mère voulait protéger sa fille, elle savait que tout ce qu'elle avait à faire était de dire au violeur que Phoolan Devi les punirait. Et je l'ai fait. J'ai rendu justice. «Qui vous a volé? Qui vous a battu? Qui a violé votre fille? » - C'était ma vengeance et la vengeance de toutes les femmes. (...) Ce que les autres considéraient comme crime, je l'ai nommé justice."- Phoolan Devi

Sources :

Finalement, le militantisme de ces personnalités n'est pas centré sur la femme uniquement mais sur tous les problèmes sociaux que rencontrent les deux sexes. Il est évident que la cause féminine leur tient à coeur, en tant que femme ayant vécu des expériences d'injustice, subies également par d'autres femmes, mais elle restent avant tout des militantes pour la justice, lorsqu'elles parviennent à faire entendre leur voix dans cette société qui demeure encore encore très patriarcale. C'est clair, humanisme et féminisme vont de pair avec justice.

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